Josiane et Martine, mère et fille. A force de vivre ensemble, elles avaient fini par se ressembler. A tel point que les locataires les plus récents de l’immeuble, en les voyant dans la rue, les prenaient pour des sœurs. Un destin scellé, par routine, par obligation, par nécessité. Elles ne savaient plus trop. L’appartement plein à craquer de souvenirs de familles, plus de quatre générations de meubles entassés, empoussiérés. Il y avait juste la place de passer pour une personne, et encore. Elles occupaient leur temps à classer, à vider, à remplir les armoires et les étagères.
- Et où as-tu mis le service à café de tante Angèle ?
- Heu, dans la desserte, comme d’habitude.
- Mais je ne le vois pas.
- Mais si, derrière la soupière. Attention !
Les doigts de la mère, déformés par l’arthrose, étaient un peu raides, et à chaque déplacement, il n’était pas rare qu’une tasse ou une soucoupe s’écrase sur le plancher. Encore un service dépareillé !
- Et les petites cuillères en argent de mémé Mathilde ?
- Je les ai nettoyées la semaine dernière, maman. Elles sont dans leur étui.
- Où ça ?
- Dans le tiroir, avec l’argenterie.
Elles ne recevaient plus personne. La famille, dont tous les membres étaient éparpillés dans divers cimetières à travers la France, était réduite à ces deux femmes. Les amis, empêchés par la maladie et la vieillesse, ne se déplaçaient plus.
Josiane et Martine vivaient dans le passé, qu’elles essayaient de recomposer chaque jour, en feuilletant des albums aux photos jaunissantes et pâles. Même les couleurs les plus récentes s’estompaient, embrumées par une vilaine couleur orange qui faisait des visages d’Indiens à ces familles souriantes, et encore pleines d’allant.
Josiane et Martine, Martine et Josiane, l’une soutenant l’autre, évoquant les jours heureux, refaisant l’histoire, avec des : « si j’avais su… » « on aurait pu, alors, » .
Elles portaient les mêmes vêtements depuis des années. La mode s’était arrêtée pour elles il y a bien longtemps. Martine arrangeait, essayait de faire du neuf avec du vieux.
Parfois, sur leur passage, les jeunes se moquaient de leur accoutrement bizarre. Mais elles n’en avaient cure. Elles avançaient en souriant, exécutant toujours le même trajet pour faire les commissions : boucherie, épicerie, boulangerie. Elles plaçaient leurs emplettes dans un petit caddy à roulettes bien pratique sur le trottoir, mais un peu encombrant à loger dans l’ascenseur. Quand elles ne descendaient pas, à cause du mauvais temps, ou parce qu’elles avaient suffisamment de réserves, les commerçants s’inquiétaient le jour suivant. Ou bien quand ils n’en voyaient qu’une.
- Et Madame Martine, elle n’est pas malade, au moins ?
- Non, non, juste un peu fatiguée. Ça ira mieux demain.
- Vous lui transmettrez le bonjour.
- Je n’y manquerai pas.
Un jour, Josiane et Martine sentirent comme une odeur bizarre dans l’appartement. Elles pensèrent que c’était une souris qui avait eu la mauvaise idée de mourir sous l’évier, derrière les pots et les bouteilles. Elles entreprirent un ménage approfondi de tous les placards, tout en reniflant pour essayer de localiser l’odeur. Après avoir vidé et nettoyé un grand nombre d’étagères, l’odeur persistait toujours. Exaspérées, elles en touchèrent un mot à la concierge, Violette Langin, qui avait également reçu des plaintes d’autres locataires pour les mêmes raisons. Tous les plaignants logeaient à l’avant-dernier étage. Bizarre, non ? Violette entreprit de localiser l’origine de l’odeur que personne n’arrivait à identifier, mais qui s’accentuait de jour en jour. Certains penchaient pour un nid de souris, d’autres pour une canalisation bouchée, d’autres encore pour une fuite. On fit venir le plombier, Louis Réginal, qui ne détecta rien d’anormal dans les canalisations. Non, l’odeur provenait de l’avant-dernier étage. Et les locataires commençaient à s’énerver. Un jour, ils tinrent conseil sur le palier, avec Violette.
- Il faut prendre une décision maintenant. On ne peut plus y tenir. Bientôt, il faudra vivre avec des masques à gaz. C’est épouvantable, se plaignit Maître Gadin, avocat à la retraite.
Violette tenait son trousseau de clés à la main, et laissait parler les locataires. Puis elle hasarda :
- Peut-être que ça vient du numéro treize.
- Du numéro treize ? Où ça ? firent les locataires, tous en chœur.
Il n’y avait pas de numéro treize à l’étage.
- Vous nous racontez des histoires, fit l’avocat, excédé.
Violette expliqua, embarrassée.
- Si, il y a un appartement numéro treize, seulement personne ne veut l’occuper.
- Mais nous n’avons jamais vu de porte avec ce numéro, fit l’avocat.
- Justement, je l’ai fait enlever à la demande de la propriétaire qui est superstitieuse. Mais la porte existe toujours.
Elle leur montra une porte à peine visible dans un recoin du palier, que personne n’avait remarquée.
- Et vous avez les clés ? demanda Maître Gadin.
- Bien sûr.
- Alors, qu’est-ce que vous attendez pour ouvrir ? Lança l’avocat, à qui la moutarde commençait à monter au nez.
- C’est que …
- Quoi ? fit le chœur des locataires, excédé par les réticentes de Violette.
- Je…il me faut l’autorisation.
- De qui ? fit le chœur, en synchronisation parfaite. On aurait dit qu’ils avaient répété avant.
- Du locataire.
- Mais vous venez de nous dire que personne ne voulait l’occuper.
- Oui, mais quelqu’un le loue.
- Vous voulez dire que quelqu’un y habite ? demanda l’avocat.
- Non, pas vraiment, répondit Violette en tortillant le bout de son tablier autour de son petit doigt.
- Bon, ça commence à bien faire toutes ces histoires .Y a un locataire ou pas ? demanda Maître Gadin.
- Oui, finit par avouer Violette.
- Son nom ?
Tous les locataires se rapprochèrent de Violette en un cercle menaçant.
- Le Docteur Meyer.
- Quoi ? Le psy de mes deux ! s’exclama l’avocat, dont la colère faisait rougir sa calvitie.
- Mais puisqu’il a un appartement au rez-de-chaussée, à quoi lui sert-il ? demanda la voyante Drissa.
- Vous qui voyez tout, vous ne le savez pas ? lui rétorqua l’avocat
La voyante ignora la réplique.
- Bon alors, vous ouvrez ou j’appelle la police, fit Maître Gadin, qui avait pris la situation en main.
Violette se dirigea en tremblant vers la porte du fatal numéro treize, et fit tourner la clé dans la serrure d’une main tremblante. L’odeur les assaillit. Ils durent se boucher le nez. C’était atroce. Et on n’y voyait goutte.
- Allumez donc, cria Maître Gadin.
- C’est que l’électricité est coupée depuis longtemps.
- Bon, je vais chercher une lampe de poche, fit l’avocat, qui revint quelques minutes plus tard armé d’une grosse lampe tempête.
En attendant son retour, les locataires s’étaient prudemment reculés sur le palier, pour éviter l’odeur.
- Allons-y, annonça-t-il, brandissant la torche devant lui, avançant comme un général devant ses troupes.
Le spectacle qu’ils avaient devant eux les fit reculer d’horreur. Sous les faisceaux de la lampe se tordaient des animaux horriblement déchiquetés, dont la plupart des organes étaient desséchés depuis longtemps, et leur peau épinglée au mur. L’odeur provenait d’un chat récemment étripé et cloué sur une planche. Violette crut reconnaître le chat de Zoé, qui avait récemment disparu, mais elle ne dit rien.
Tous les locataires sortirent rapidement, après avoir constaté l’horrible carnage.
- Bon, il faut prévenir la S.P.A, fit l’avocat, qui parlait moins fort, vu qu’il avait un mouchoir devant son nez et sa bouche. Il était prêt à vomir.
- Et la police, rajouta Martine.
Violette referma la porte du numéro treize, et tous prirent rapidement la direction de l’ascenseur. Ils se retrouvèrent dans la loge de la concierge, qui leur servit un petit remontant. Ils y allaient tous de leurs commentaires.
- Tout de même, ce type, il me paraissait bizarre, dit Drissa.
- Oui, lui qui disait comprendre les animaux, c’était un drôle de zèbre, fit l’avocat, s’attendant à ce que l’auditoire rie de son bon mot. Mais personne ne broncha.
Quand ils furent tous sortis, Violette appela :
- Minou, Minou, viens donc par ici.
Elle avança au félin un plat de croquettes appétissantes. Le chat se jeta dessus. Violette l’attrapa par la peau du cou et le fourra dans une cage à chat.
La police fit son enquête, et l’on mit le Docteur Meyer dans une petite cellule, où il eut tout le temps de méditer sur la psychanalyse des animaux.
Flore Patou
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