Le 17 août 2012

Ils sont sur leur banc depuis un bon moment. Qu’est-ce qu’ils attendent ?  Le gros avec sa bouteille d’eau à peine entamée, l’eau doit être tiédasse à la manière dont il couve la bouteille sur son ventre rebondi. Il porte un drôle de costume un peu juste pour sa taille et une cravate dénouée qui pend lamentablement. L’autre à sa gauche est penché sur son épaule. On dirait qu’il lui fait des confidences, et de son chapeau dépassent des oreilles de lapin en fausse fourrure. Il s’accroche à son sac comme une vieille dame qui sort de la poste avec  sa maigre retraite en billets de vingt euros tassés dedans. Il porte des mitaines. Tous les deux ont le même bitos.

C’est un peu Laurel et Hardy version paumés au chomedu. Ils sont assis devant une vieille caravane, le gros sur un fauteuil en cuir récupéré chez Emmaüs, et l’autre sur un fauteuil de jardin. Ils regardent vers leur droite. Pour voir si l’autobus ou un taxi viendrait ? Ça m’étonnerait. Y passe plus d’engins motorisés sur ce terrain vague. Ils vont peut-être donner une représentation. Mais pour qui ? Ils attendent peut-être des clowns, des caniches savants, de l’animation quoi. Pour les gosses des grandes tours là-bas. Pour les petits qui traînent dans la boue et se mettent des torgnoles avant que leur mère ne vienne les chercher pour dîner. Ou pas.

J’aimerais bien savoir ce qu’ils se racontent. Ça a l’air drôle. Peut-être qu’ils répètent leur rôle pour tout à l’heure.

Ils doivent bien avoir une histoire, un avant. Avant de vivre dans leur caravane. Une école de cirque, d’acteurs. Peut-être qu’ils font des animations  dans des maisons de retraite.

- Dis-donc, tu bois de l’eau maintenant ?

- Voui môssieur. C’est meilleur pour le système. Ça fait pisser et ça fait maigrir.

- Ah bon ? Pisser je sais pas, mais pas maigrir en tout cas, dit-il en jetant un œil accusateur sur son ventre rebondi.

- Mais ça fait effet sur le long terme.

- Long comment, le terme ?

- Ben, chais pas, vieux. Dis donc, laisse mon régime tranquille. Si on parlait affaires ?

- Tope-là. T’en es où avec Zezette ?

- Elle m’a laissé tomber cette vieille poufiasse.

- Fais attention à ce que tu dis. Zezette, elle est pas si vieille que ça. P’t’être que c’est toi qu’as pas été gentil avec elle.

- C’est pas tes oignons. Et toi, avec ta grande ficelle, t’en es où ?

- Ma grande ficelle, elle a un nœud. Elle est en cloque.

- C’est pas étonnant. Quand on a des oreilles de lapin comme toi.

- Bon, lâche-moi, tu veux ? T’as trouvé du boulot ?

- Ben non, je cherche. A l’ANPE, y m’ont proposé un boulot de jardinier. Mais moi, j’ai aucune notion de jardinage. Y m’ont dit que c’était juste pour planter des fleurs devant la mairie, y’avait pas besoin d’avoir un Cap pour ça. Le problème, c’est que ça a duré deux jours seulement. Après, arrosoir et persil.

- Pardon ?

- Ils m’ont remercié bien gentiment. Et toi ?

- Moi, môssieur, j’ai un boulot d’artiste.

- Tu m’en diras tant. Où ça ?

- Chez les petits vieux, à la maison de retraite.

- Tous les jours ?

- Non, une fois par semaine.

- Qu’est-ce que tu fais ?

- N’importe quoi. De l’animation. Je devrais dire : de la réanimation ! Y’en a qui sont complètement  à l’ouest. Je pourrais leur lire « Les Misérables » ou leur chanter « Le curé de Camaret » que ça leur ferait le même effet. Entre ceux qui dorment, ceux qui sont sourds et les Alzheimérisés, y’a pas photo.

- Tu dois t’ennuyer, alors ?

- Oh non, le personnel écoute ce que je raconte. Je les fais rire.

- Et c’est bien payé ?

-  Je sais pas. Je verrai ça à la fin du contrat. C’est un CDD.

- Ça veut dire quoi, CDD ?

- Chemin de décrépitude.

- L’autre hausse un sourcil étonné.

- Ça veut dire que je travaille trois mois, après on verra.

- Silence.

- Dis-donc, je voulais te dire, y’a une fuite dans la caravane.

- Où ça ?

- Quand il pleut, ça coule à côté du lit.

- J’avais pas remarqué.

- Bien sûr, tu dors de l’autre côté. Moi qui suis du côté du bord, ça m’énerve un peu.

- Et alors, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Que je mette une rustine ?

- Peut-être, oui.

- J’en ai pas sous la main.

- Moi non plus.

Re-silence.

- Keskon mange ce soir ?

Laurel ouvrit son sac.

- Saucisson-chips, calendos bien fait, gros rouge.

- Et comme dessert ?

- Des yaourts taille-fine.

Laurel se met  à rire.

- C’est pour ton régime.

- Ah ah, très drôle.

Ils se mettent  à manger et  à boire. Un flic passe et leur demande leurs papiers. Ils se regardent.

- T’as tes papiers, toi ?

- J’crois qu’ils sont dans la caravane. Attendez un peu, m’sieur l’agent.

Ils entrent tous les deux dans la caravane et ressortent par la fenêtre qui donne de l’autre côté. Ils partent en courant à toute allure et font un grand bras d’honneur au flic qui ne peut pas les voir.

Flore Patou

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