Momo est notre clodo municipal. Personne ne peut dire depuis combien de temps il traîne dans notre petite ville, mais tout le monde reconnaît sa dégaine et son franc-parler. Ces derniers temps, il était fatigué. Il avait un coup de blues, un passage à vide, peut être dus à la chaleur. Je n’arrivais pas à lui remonter le moral, et j’avais peur qu’il noie sa mélancolie dans la bouteille, qui lui tient souvent compagnie. Je lui conseillai donc de partir quelques jours avec le club du troisième âge au bord de la mer.
- Mais j’ai pas l’âge, ch’uis pas si vieux que ça, cria-t-il. Et puis j’aime pas les vieux. Ils puent et ils rabâchent toujours la même chose.
- D’accord, Momo, c’est juste pour changer d’air.
- Et mon chien ?
Momo ne se séparait jamais de son chien. Il couchait avec. Ils partageaient les mêmes puces.
- Au village de vacances, ils acceptent les chiens, et tu auras une chambre pour toi tout seul.
Je finis par le convaincre. Avant de partir, je frictionnai le chien avec une lotion anti-puces, et je donnai à Momo le reste, en cas de récidive…sur l’un ou sur l’autre.
Je lui trouvai une garde-robe adéquate. Le choix du maillot de bain ne fut pas une mince affaire. Mais je me doutais que Momo n’allait pas le porter très souvent, connaissant son allergie pour l’eau.
Avant de partir, je lui fis moultes recommandations :
- Tu te laveras tous les jours, et tu ne fumeras pas dans le réfectoire. Pas de chansons lestes non plus, et tu n’abuseras pas de la bouteille.
- Oh, ça va, je suis plus un gamin. Si y’a autant d’interdits, moi, j’y vais pas.
Je haussai les épaules. Je savais très bien qu’il n’en ferait qu’à sa tête. Par mesure de précaution, j’avais chargé Maurice de le surveiller.
Lundi matin, départ en car. J’avais vérifié le sac de Momo, et celui-ci, excédé par « mes méthodes fascistes », m’avait remballée avec un « Le dragon, ça va comme ça ». Il ne me fit même pas un au-revoir de la main.
J’appréhendais ces trois jours. Je me demandais si j’avais pris la bonne décision. J’attendais avec impatience le coup de fil de Maurice le premier soir, vers vingt-deux heures.
- Tout se passe bien, ne te fais pas de soucis. Il est au lit, et ronfle comme un bienheureux.
Je ne fus rassurée qu’à moitié, connaissant le goût de Momo pour la vie nocturne, et la fréquentation des bars.
Le lendemain soir, Maurice me téléphona vers vingt et une heures.
- On n’a pas vu Momo de la journée, ni même au petit-déjeuner. Je me demande s’il a passé la nuit dans sa chambre. Ah, tu as eu une riche idée de le faire participer …
Je coupai cours à ses jérémiades. Mes craintes se confirmaient, hélas.
- Ecoute Maurice, je pense que tu le trouveras dans l’un des bistrots de la ville. Vas-y et tiens-moi au courant.
Re-coup de téléphone de Maurice, une heure plus tard. Sa voix était un peu plus calme.
- Ça y est, on l’a trouvé. Effectivement, il était dans un café, en train de siroter une bière. Il n’était même pas soul. Nous l’avons ramené dans sa chambre.
- Ouf ! merci Maurice. Ferme sa porte à clé de l’extérieur, pour plus de sûreté. Rappelle-moi demain soir, et tiens-le à l’œil.
- Oui, oui, fit Maurice, qui devait en avoir marre de jouer les chaperons.
Le lendemain soir, j’attendis en vain le coup de téléphone de Maurice. J’avais eu une réunion tardive, mais en vérifiant mon portable, je n’avais aucun message. Vers vingt-trois heures, inquiète, j’appelai Maurice.
- Il a filé comme une anguille après le petit-déjeuner. J’ai arpenté les rues de la ville et tous les bistrots, rien.
Est-ce que je préviens la gendarmerie ?
- Non, il est un peu trop tôt. Si ça se trouve, il rentrera dans la nuit, et tu l’entendras. Téléphone-moi demain matin.
Le lendemain matin, toujours rien. Cette-fois-ci, je demandai à Maurice de prévenir la gendarmerie, et Maurice partit à sa recherche. Le soir, rien, aucune trace de Momo. Je commençai à me faire un sérieux mouron, et regrettai amèrement de l’avoir laissé partir. Momo est un adulte, mais toujours imprévisible. Un véritable anar, qui se fiche complètement des conséquences de ses actes. Je ne pouvais pas me rendre sur place, et d’ailleurs, ça n’aurait servi à rien.
Le surlendemain était le jour du retour. Toujours pas de Momo. Pourtant, la station balnéaire n’était pas très grande, on en avait vite fait le tour. Et Momo était repérable, avec son chien.
Soudain, ma mémoire fit « tilt ». Momo adorait se déguiser, et il avait plusieurs fois échappé à ma vigilance en se grimant. J’étais passée à côté de lui sans le voir, et ça l’avait beaucoup amusé.
Je rappelai Maurice et lui expliquait de quoi il retournait. Cela eut le don de l’irriter.
- Et qu’est-ce que je dois chercher maintenant ? Ne me dis pas qu’il s’est déguisé en flic, en marin pêcheur, ou en garçon de café. Il serait pas allé dans le camp de nudiste, aussi ? Je te préviens que je n’irai pas l’y chercher. Et son chien il l’a déguisé en quoi ? En sirène ? Ton Momo commence à me courir sur le haricot.
- Ecoute Maurice, calme-toi. Je te demande d’être un peu plus vigilant. Tiens-moi au courant.
Maurice me raccrocha au nez. Il devait me bénir. Il ne repartira sûrement pas en vacances avec Momo, pour sûr.
A midi, la gendarmerie de Givré-les-Bains, une station balnéaire voisine de celle où résidait Momo, m’appela, pour me dire qu’ils avaient trouvé un individu qui correspondait à la description qu’en avait fait Maurice. Enfin surtout grâce au chien. Momo faisait la manche sur la voie publique, déguisé en clown, avec son clébard. Il y jouait du banjo, ( où avait-il trouvé cet instrument ? ) et le chien aboyait en mesure. Il avait remporté un franc succès auprès des vacanciers, mais ce n’était pas du goût de la maréchaussée, qui l’avait embarqué au poste.
Le soir, je récupérai Momo à la descente du car. Je me fis copieusement invectiver par les seniors, et encore plus par Maurice, qui était rouge de colère. Je laissai passer l’orage, et je reconduisis Momo dans ma petite Twingo. Je m’apprêtais à lui passer un bon savon. Mais mon anar de service était ravi de ses trois jours de vacances. Il avait une mine superbe. Il s’était bien amusé, me dit-il, et était prêt à recommencer l’expérience. Le chien aussi.
Je le laissai au bas de la pente qui mène à son abri troglodytique.
Sur le chemin du retour, j’aérai un peu la voiture, qui sentait le chien sale.
Je ressentis quelques démangeaisons, et je commençai à me gratter.
Flore Patou
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