L’expérience Blocher

   

Comment faire le portrait d’un homme dont on ne partage ni les idées, ni les méthodes, ni les convictions ?
L’expérience Blocher est l’histoire d’un face-à-face entre un réalisateur et le leader populiste Christoph Blocher : un milliardaire à la tête du Parti Suisse du Peuple, qui aura conquis en moins de 20 ans près d’un tiers de l’électorat.
Une fable sur le pouvoir à l’heure où dans l’Europe en crise se lève le vent des nationalismes.

Sortie dans les salles le 19 février 2014

Un documentaire réalisé par Jean-Stéphane BRON

ENTRETIEN AVEC JEAN-STÉPHANE BRON

Le génie helvétique, L’Expérience Blocher, qu’est-ce qui vous passionne dans la politique suisse ?

C’est moins la politique suisse qui m’intéresse, que la démocratie, le pouvoir. Le génie helvétique éclairait une face cachée du pouvoir, à travers le fonctionnement d’une commission parlementaire en charge d’une loi sur les OGM. On y voyait s’exercer la pression des lobbys, les jeux politiques, les marchandages secrets. L’Expérience Blocher c’est une autre facette du pouvoir, qui raconte l’ascension irrésistible d’un leader populiste, milliardaire, qui a modifié profondément le paysage démocratique suisse, au cours de ces 20 dernières années.

Comment vous est venue l’idée de tourner un film sur Christoph Blocher ?

Après Cleveland contre Wall Street, qui racontait l’histoire d’un procès, au coeur de la crise des subprimes, je voulais faire un film sur les conséquences de cette crise, avec en tête une question : à qui va profiter ce crime dont les coupables resteront impunis ? L’essor du national-populisme est à rapprocher de tout ce que le libéralisme a désintégré en termes de cohésion sociale, de solidarité, de confiance dans la démocratie. En faisant L’Expérience Blocher, je voulais m’approcher de ce qui m’inquiète, de ce qui me fait peur. En avril 2011, à quelques mois des élections fédérales, les sondages pronostiquaient un triomphe pour le Parti suisse du peuple (UDC, Union démocratique du centre). Je me suis dit qu’il était temps que le cinéma, avec les outils qui lui sont propres, s’empare de Christoph Blocher, figure historique et jusqu’alors incontestée de ce parti.

Que vouliez-vous comprendre ? L’homme ou le politicien ?

Comprendre l’homme, pour tenter de démystifier le politicien. Comprendre ne veut pas dire excuser, encore moins justifier. Je voulais essayer de donner accès à la part invisible et secrète du personnage. Pour cela, il a fallu m’approcher de lui, ce qui n’a pas été simple. J’ai voulu que le film traduise l’inquiétude permanente qui a été la mienne pendant le tournage, la peur d’être charmé, de tomber dans ses filets. Tout le film est comme la mise en scène de ce sentiment d’inquiétude.

Est-ce pour cette raison que vous avez fait le choix de vous exprimer tout au long du film en voix off ?

Cette voix off, c’est une manière de contrebalancer l’héroïsation inhérente au cinéma pour maintenir une certaine distance : une distance critique. Une manière de questionner ce que l’on voit. Ce sont mes doutes qui nourrissent ce commentaire, il est né de mon expérience, de ces semaines passées avec lui.

En même temps, vous ne lui donnez jamais la parole, ou si rarement…

Je voulais me concentrer sur son corps et observer ce qu’il pouvait trahir de lui, filmer ses silences, ses moments d’abandon, son rire. Je ne voulais pas aller sur le terrain du langage. Un politicien classique se débat avec le sens, avec la parole. Un politicien populiste inscrit son action politique dans le langage même. Il opère par le langage. Il invente des mots, il les détourne. Le fameux « UMPS » de Marine Le Pen. Le slogan « Heimatmüde », « fatigué de la patrie », de Blocher, pour désigner tous ceux qui ne sont pas de son camp. Blocher incarne bien ce déplacement où l’on passe d’une démocratie de la raison, à une démocratie des affects, qui suscite autant qu’elle capte les peurs inconscientes d’une société. Je ne voulais donc pas me laisser enfermer dans un débat, dans un jeu de questions-réponses. Face à lui, je me suis dit que mes seules armes étaient celles du cinéma.

Justement, L’Expérience Blocher est aussi un film sur le cinéma, sur l’auteur lui-même qui se pose des questions, qui se heurte à un mystère qu’il ne parvient pas à résoudre…

Bien sûr. Il me semble avoir toujours essayé de faire des films qui posent la question du documentaire, qui interroge cette forme. Christoph Blocher, c’est un corps qui appartient à tout le monde, aux plateaux de télévision, à ses fans, au public. Il le dit à un moment donné, « je suis un bien public ». C’est un corps offert, et pour un documentariste, c’est la pire des choses : pour qu’une personne soit intéressante, il faut qu’elle ait un peu peur d’être filmée, qu’elle résiste au fait d’être observée. Or Blocher, comme tous les populistes, balaie les caméras de télévisions d’un revers de main, parce qu’il méprise ceux qui les tiennent. Tout comme il se moque de ceux qui lui posent des questions. D’où l’idée de passer par la mise en scène, qui me donnait la possibilité de garder le contrôle, de le tenir en joue. Et d’accéder ainsi à une autre vérité du personnage.

Le film commence comme un conte – un jardin secret, une porte rouillée…

Je m’appuie sur un élément imprévu : Blocher a habité toute son enfance dans la même maison que Carl Gustav Jung, le célèbre psychiatre suisse, qui a théorisé la notion d’Ombre, qu’il voit comme le double inversé du sujet, à l’instar des personnages maléfiques des contes. Et puis Blocher cite tout le temps ce poème de Gottfried Keller, le grand poète zurichois, à propos de Guillaume Tell : « Cela s’est-il vraiment passé ? Telle n’est pas la question… » Je me suis dit que c’était une bonne entrée en matière pour un documentaire : mettre en question ce que l’on voit. Sonder l’âme d’un populiste en l’inscrivant presque dans un film de genre : un film de fantômes.

Un des plans d’ouverture renvoie expressément à Shining de Kubrick ?

Oui. C’est toujours l’idée du conte. Après cette séquence initiale dans le cimetière, on traverse une forêt, comme un entrée dans l’inconscient. Shining est un film sur l’enfermement, qui me semble un trait caractéristique de la névrose blochérienne. Le succès de Blocher, c’est l’histoire d’une névrose individuelle, qui rencontre une névrose collective.

Est-ce que l’on peut passer autant de temps, et dans une telle intimité, avec un personnage que l’on n’aime pas, sans finir par avoir un attachement plus ou moins conscient pour lui ?

Je ne peux pas filmer un populiste en étant moi même populiste, c’est à dire dans la manipulation des mots, des images, des concepts. En étant dans l’insinuation. Comme en boxe, le documentaire suppose un respect de l’adversaire. Par contre, comme dans n’importe quel film, on peut avoir des réactions ambigües par rapport au personnage, on peut se sentir mal à l’aise, éprouver une certaine sympathie, avoir pitié de lui, ou au contraire être révolté par lui. J’ai essayé d’explorer toute cette gamme de sentiments, en me posant cette question, pourquoi ça marche Blocher ? Ce qui me frappe, c’est qu’en faisant sans cesse référence au passé, à une Suisse fantasmée, il console notre incapacité à « faire société », à nous projeter dans l’avenir. De manière générale, il me semble que les mouvements nationaux-populistes opèrent de la même manière, ils s’engouffrent dans les failles de la démocratie, qui est toujours incomplète, et offrent quelque chose qui est de l’ordre de la consolation.

Jusqu’à quel point êtes-vous sûr de ne pas avoir été manipulé par lui ?

Je n’ai pas ce sentiment. J’ai essayé de l’amener sur un terrain qu’il ne connaissait pas, celui du cinéma. Au début il était assez mauvais, mais progressivement il a compris ce que j’attendais de lui, il s’est amélioré. Il s’est montré très patient et coopératif, jusqu’à cette scène dans sa chambre d’hôtel où on est allé assez loin du côté de la mise en scène.

Votre documentaire cherche des modèles dans la fiction. La musique, les ambiances nocturnes ou pluvieuses, on a parfois l’impression d’être dans un film d’horreur…

Oui, parce qu’on essaie de se mettre dans sa tête et que dans sa tête, ça fait un peu peur ! Cela traduit aussi ce sentiment de malaise d’être si proche de lui. Effectivement, la musique s’inspire de toute sorte de B.O de films fantastiques ou d’horreur, de films de vampires et de fantômes aussi.

Qu’est-ce que représente aujourd’hui politiquement Blocher en Suisse ? Est-il toujours aussi omniprésent dans les médias suisses ?

Politiquement il est sur le déclin, même si son influence au Parlement reste considérable, sans parler de sa présence dans les médias, qui est presque quotidienne. Les Suisses vivent avec lui. En même temps, comme il sait qu’il n’y a pas d’hégémonie politique sans hégémonie culturelle et médiatique, il est dans un moment où il cherche à augmenter son influence dans la presse et les médias. Malgré son âge, 74 ans, il ne désarme pas. Il y a quelque chose de Berlusconi dans ce personnage.

Comment a été reçu le film en Suisse ?

De manière passionnelle. Il y avait une indifférenciation entre le personnage et le film. Il faut dire que certains journalistes politiques ont une relation totalement affective à Christoph Blocher. Ils ont vécu avec lui, respiré avec lui depuis tant d’années. Ils ont tous mille anecdotes à raconter à son sujet. Ils n’en ont pas moins échoué à stopper sa progression – ce qui me semble parfaitement normal. Mais cela a généré une sorte de culpabilité refoulée. II y avait donc une attente totalement irrationnelle, comme si le film devait réparer quelque chose, clouer Blocher au pilori une bonne fois pour toutes. Sortir le scoop qui allait l’exploser définitivement. Or, le film est un miroir tendu, un miroir de la Suisse et ça c’était assez difficilement supportable. La première phrase qui a été prononcée sur ce film c’est : je n’irai pas le voir. De la part d’une élue socialiste qui pensait que Blocher n’était pas un sujet politique et qui pensait que je devrais rendre la subvention publique qui avait été accordée au projet.

Les Suisses ont-ils conscience d’avoir été le laboratoire d’une certaine forme d’exercice du pouvoir de l’extrême droite ?

Absolument pas. Il est pourtant évident que le Parti suisse du peuple a servi (et sert encore) de matrice à de nombreux partis européens. A l’exception de ses thèses économiques, ultralibérales, le Front national s’inspire de ce qui se fait en Suisse. Marine Le Pen a souvent marqué son admiration pour la Confédération helvétique et son intérêt pour les thèses de l’UDC. C’est un peu une tradition familiale : son père y faisait des cures de remise en forme dans des cliniques privées. Bien sûr le Parti suisse du Peuple, n’a pas la même histoire que le Front national. Mais je dirais qu’il y a désormais un fond stratégique commun : d’un côté la volonté affichée d’être un parti acceptable, qui se bat pour gouverner, qui capte ainsi le vote conservateur antieuropéen, qui trouve que la droite classique s’est ramollie, de l’autre, sa capacité à être sulfureux, toujours à la limite, de capter le vote des laissés pour compte, de tous ceux qui n’arrivent pas à donner corps à leur révolte, aux antisystèmes de tout poil. Il y a aujourd’hui une bataille des mots autour de cette « nouvelle » extrême droite. Le fait que l’on ne sache plus aujourd’hui quel mot mettre sur ces mouvements montre bien à quel point ils sont devenus insaisissables. A quel point ils ont infusé dans la société, au point de se banaliser. Cela les rend à mon sens d’autant plus inquiétants. Où sont les racines du mal ? C’est une question qui fait peur et qui force à nous interroger sur notre part de responsabilité, sur notre propre part d’ombre.

© Les Films Pelléas